L’amour est-il oublié de la philosophie ?
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Entretien avec Fabrice Midal
Entretien de Fabrice Midal avec Philosophies.tv autour de son nouveau livre : Et si de l’amour nous ne savions rien ?
Durée : 13 ’
Entretien avec Philosophies.tv
— Fabrice Midal, c’est votre dix-neuvième livre, pourquoi avoir attendu si longtemps pour écrire un livre sur l’amour ?
Parce qu’il y a encore quelques années, je n’en aurais pas été capable. Je suis passé par les mêmes erreurs que celles que je décris dans le livre – ces erreurs qui nous font confondre amour et attachement, tendresse et jalousie. L’amour m’a fait peur. J’ai trépigné de chagrin. Vingt ans de méditation, dix-neuf livres… et des années d’études, m’ont été nécessaires pour commencer à y comprendre quelque chose. Et d’abord, à réaliser que nous sommes des mutilés de l’amour. Que l’amour s’est absenté de nos réflexions et de nos sociétés. Que l’amour est devenu une question mineure. Psychologique. Sentimentale. En d’autres termes, inessentielle.
Il faut vraiment faire un gros effort de pensée, comprendre la généalogie de nos égarements, pour retrouver un chemin réel. Ce livre est l’histoire de ce chemin qui se cherche, et je l’espère se trouve, en direction de l’amour. C’est une invitation, une main tendue.
— Cette mise à l’écart radicale de l’amour est difficile à admettre. Pensez-vous réellement qu’il nous a déserté ?
Absolument. Le taux si élevé de dépressions dans les pays occidentaux, le mal-être de tant de gens, la souffrance au travail, la solitude et l’isolement, en sont autant de signes poignants. Nous nous sentons séparés de notre cœur. Or l’être humain sans amour est un arbre déraciné, privé d’une des sources les plus fondamentales de vie. Sans amour, il n’y a ni espace ni sève pour croître.
— Pourquoi, alors que l’amour est partout abordé dans la relation de couple, vous mettez en cause cette façon de le penser et de le vivre ?
Parce que c’est une restriction insensée. Réduire l’amour à un thème psychologique et strictement sentimental est tout simplement bête. Je ne vois pas comment le dire autrement. C’est vraiment bête. Pensons à Dante qui achève la Divine comédie en écrivant : « L’amour qui meut le ciel et les étoiles. » Voilà la vérité ! L’amour est partout. C’est l’air que nous respirons, ce qui nous permet de nous lever le matin, de parler à quelqu’un, de lui serrer la main. Enfin cela devrait être ainsi…
On prend tout à l’envers. Comprenons d’abord l’amour tel qu’il est avant de chercher à le vivre dans le couple. Et alors, ô merveille, le vivre pleinement à deux devient enfin possible !
— Vous liez ensemble amour et vérité. Or un tel lien est un peu déconcertant – ne dit-on pas que « l’amour est aveugle » ?
Le verbe « aimer » est employé à tord et à travers. Ne dit-on pas que l’alcoolique aime l’alcool, comme le sportif le sport, l’amant son aimée, la mère son enfant… tout est mélangé. Aussi faut-il rappeler que l’amour est l’aspiration pure et simple que celui que j’aime soit. Vouloir que l’autre soit tel qu’il est, en vérité.
Ce n’est pas l’amour qui est aveugle, mais son refus !
Songez-y : personne, s’il est engagé dans la société — un dirigeant d’entreprise, un homme politique, un professeur —, ne peut parler publiquement et sérieusement d’amour sans susciter de l’inquiétude, voire de la suspicion.
On a si souvent parlé de l’amour d’une manière désincarnée, fausse, que je comprends que Lacan ait pu dire : « le sentiment altruiste est sans promesse pour nous, qui perçons à jour l’agressivité qui sous-tend l’action du philanthrope, de l’idéaliste, du pédagogue, voire du réformateur. » Nous savons la déceler dans les propos de ceux qui ont toujours le mot « amour » à la bouche. L’amour sert très souvent à des manipulations psychologiques mesquines voire perverses. Toutefois, le prix à payer de cette analyse est lourd. On a liquidé la possibilité de comprendre, de transmettre et de vivre ce qu’est l’amour.
L’autre écueil, c’est la sentimentalité qui nous fait confondre le rêve de midinette et le véritable amour qui n’est pas une consolation mais un risque. L’amour ne nous endort pas, mais nous réveille ! L’amour, pour prendre le titre de mon précédent livre, implique de « risquer la liberté ».
De ces deux façons — en l’instrumentalisant ou en le rêvant — , on a rendu le chant de l’amour inaudible.
En outre, l’amour a été nié au nom de l’efficacité et du rendement. L’amour est inutile, c’est une perte de temps ! Dans cette perspective, aujourd’hui dominante, seule compte l’effectivité — sans plus aucune place pour l’affectivité. Tout doit être géré — voyez comme ce terme pris au langage économique envahit toute notre vie. Nous gérons désormais nos émotions, nos désirs, quand ce ne sont pas nos enfants ! C’est inhumain ! Monstrueux même ! Nous allons voir des thérapeutes afin de mieux fonctionner. Partout compte d’abord notre propre succès, notre réussite à tout prix, qui se réduit à vouloir obtenir de soi un meilleur rendement. Il n’y a plus de place pour l’amour.
Il est donc temps de se rendre compte de notre folie ! Il est temps de redonner à l’amour toute sa place ! Il est temps de pouvoir aimer ! Que ce mot ne soit plus un « gros mot », un terme pornographique. Car il faut bien voir qu’aujourd’hui, ce qui nous semble le plus pornographique, le plus indécent — c’est l’amour véritable dans son risque.
L’amour est devenu un mot tabou. L’amour est une expérience qui fait peur.
— On a le sentiment, à lire cet ouvrage, que c’est un peu votre premier livre, non pas que les précédents ne soient pas des livres, mais ce n’étaient peut être pas encore pleinement les vôtres ?
Je partage votre sentiment, même si de livres en livres se dessine un chemin qui me dépasse. Je suis amené à le suivre plus qu’à le dessiner. Pour cette raison, je ne suis pas le mieux à même de répondre à votre question.
L’équilibre entre poésie, philosophie et méditation me semble dans ce livre trouver enfin la bonne mesure. Ce n’est ni un livre de philosophie, ni un livre de spiritualité, ni un essai littéraire. Mais en traversant la pensée et l’écoute poétique de l’amour, dans la fidélité la plus rigoureuse à la méditation telle que le Bouddha l’a transmise se dessine un chemin réel. Chacun en lisant ce livre peut voir s’ouvrir un chemin qui soit le sien et qui lui corresponde.
Pour retrouver le souffle de l’amour, pour aimer vraiment, il nous faut apprendre philosophiquement à le prendre en vue, à nous libérer des opinions reçues qui le défigure. Il nous faut apprendre l’écoute de la poésie qui est la parole la plus fidèle à l’amour ; ce n’est pas pour rien que seuls les poètes ont su en garder le feu, tandis que les hommes politiques et les philosophes l’ont abandonné. Enfin, la méditation nous aide à le vivre nous-mêmes.
Je n’explique rien, en un sens. Je n’aime pas plus les gens qui fabriquent leur système de pensée que les gourous… je n’ai rien à prouver. J’essaie juste de montrer à chacun par où regarder, pour qu’il retrouve le lieu de l’amour qui l’appelle et qu’il connaît — lui. Car tout être humain, en tant qu’il est humain, connaît la vérité de l’amour.
— Vous dites que tout être humain sait tout de l’amour et pourtant le titre de votre ouvrage est : « Et si de l’amour on ne savait rien » ? N’est-ce pas quelque peu contradictoire ?
Sentir que l’amour est la question la plus importante et qu’elle n’a pas été suffisamment prise au sérieux est le premier pas qu’il nous faut faire. Oui. Nous devons reconnaître que nous avons perdu le fil de ce que Dante évoque.
Mais si de l’amour, on ne sait rien, l’aspiration profonde à lui donner pleinement droit est présente en tous les êtres. C’est le paradoxe. Nous savons tout de l’amour. Tout être humain sait tout, car son cœur est vivant. Mais nous avons perdu la clef de notre cœur.
— Il est donc si difficile d’aimer ?
Et bien oui ! Oui ! Mille fois oui ! Ne pas le reconnaître, c’est se priver de la chance de voyager dans l’amour et d’apprendre à lui donner droit. L’amour ne se donne pas tout seul, il faut d’abord lui faire de la place.
L’aspiration première du cœur humain est d’aimer. Aimer n’est donc pas le fruit d’un effort, ni même d’une résolution qu’il nous faudrait prendre. Il nous faut par contre cultiver en nous-mêmes ce mouvement naturel du cœur, le laisser être tel qu’en lui-même.
Mais l’amour n’est pas confortable. Il nous met à nu. Il nous rend sensible et fragile parce qu’il nous expose. Quand j’aime, je suis bouleversé, touché, meurtri, à la merci de ce que j’aime. Il est donc plus facile de fermer la porte et de bétonner son cœur. Nous croyons que cela va nous protéger, mais nous ne faisons que nous asphyxier.
Chamfort écrivait : « Le cœur se brise ou se bronze. » Cette alternative est fausse. J’ai écris ce livre pour rendre confiance à chacun et l’inviter à ne pas renoncer, à retrouver cette aspiration au fond de son cœur.
Sans l’amour, aucune situation n’est supportable en réalité — à part peut être les transactions commerciales. Mais on ne peut pas vivre uniquement sous ce régime économique, parce que la vie n’est pas un marché, aussi « libre » soit-il…